Joal & Moi (Partie 1)

Petit, le temps d’une nuit, je fus le fils de Clint Eastwood et de Marilyn Monroe sans le savoir.

Elle portait un sac Louis Vuitton, du vernis rouge écaillé et des cernes sous les yeux. Sa musique trop forte se faisait entendre dans tout le wagon du RER A. Mais ce n’était pas grave, parce qu’il n’y avait pas grand monde. C’était les derniers trains de la soirée. Ceux qui ne sont là que pour ramasser toute la misère suante d’orgueil de Paris pour la décharger en banlieue.

Je mâchais longuement chaque bouchée de mon burger froid. Par la vitre jaunie, je voyais le jeu de rames qui s’entrecroisaient. Et comme à chaque fois, j’imaginais que le train ne prendrait pas la bonne direction. Alors, Joal et moi irions loin de la maison et on aurait une nouvelle vie. Je m’appellerai Jack et elle, Christie.

Joal mit un de ses écouteurs dans mon oreille. Une femme pleurait le départ d’un homme. Le train ne s’est pas trompé de chemin.

Foued regardait la pluie tomber à travers la fenêtre de sa chambre. Il tenait son masque à la main. Le mien était parterre, près de moi. Nous avions joué toute l’après-midi dans le square. Nous avions vaincu vampires et dragons, mais nous étions impuissants face à la pluie. Mais ce n’était pas de notre faute : nos masques étaient en carton et la maman de Foued refusait de nous laisser triompher sous la pluie.

À l’école, il y avait une fille dans ma classe qui s’appelait Aminata. Quand Foued et moi sauvions le monde pendant la récréation, elle, restait tranquillement assise sur un banc. Elle ne parlait à personne. Elle était bizarre.

Nous sommes partis faire les courses avec Joal. J’aimais bien ça. Elle prenait un cadi, me regardait, et « Jour de paie ! à nous les folies ». Une fois par mois, on allait au supermarché. J’adorais ces moments-là, quand Joal était de bonne humeur et qu’elle dépensait sans compter. C’était un mardi soir. Le cadi débordait. J’avais eu le droit de prendre les céréales Miel Pops, la vraie marque avec l’abeille dessus. Arrivés à la caisse, au moment de payer : « Votre carte a été refusée Mademoiselle ». « Pas possible » selon Joal. Elle s’est énervée. La dame de la caisse aussi. Elle a crié sur Joal. Je détestais qu’on crie sur elle. Alors, j’ai mis mon masque, et j’ai dit bien fort « Ta … ». Tout le monde m’a regardé. La caissière n’en revenait pas. Joal a rigolé. Elle a pris la boîte de Miel Pops, a sorti quelques pièces, et on s’en est allés. J’ai sauvé ma sœur.

On a eu des Miel Pops au dîner.

Foued et moi avions couru nous réfugier dans les buissons. On ne fuyait pas. Il fallait juste qu’on mette au point un plan pour vaincre les dragons de la mort. Aminata était là, qui se cachait. J’aimais bien Aminata. Je l’ai dit à Foued. « Elle ne peut pas jouer avec nous, elle n’a même pas de masque ».

Deux jours plus tard.

« Joal, tu peux me passer une photo de toi ? C’est parce que la maîtresse veut qu’on fasse un arbre généalogique avec des photos de notre famille. Il me faudrait une photo de papa et de maman aussi. Et de moi. ». Joal écoutait du Nina Simone. Joal n’a pas répondu. Elle fumait. Et de temps en temps, elle chantait avec Nina. J’ai insisté. « Pas maintenant ». J’ai tenté une dernière fois, parce que la maîtresse risquait de ne pas être contente. Elle a répété « Pas maintenant ». « Quand alors ? ». Rien. Je suis sorti, j’ai monté les deux escaliers qui me séparaient de Foued. J’avais pris mon masque. Je l’ai enfilé. J’ai sonné chez Foued. Sa maman n’a pas eu l’air surprise. Elle m’a fait entrer. Je me suis assis sur le canapé. Je ne voulais pas retirer mon masque. Je ne voulais pas qu’elle voie mes larmes. Tant pis si le masque était en carton.

A suivre…

 

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