Joal & Moi (Partie 2)

La maîtresse voulait savoir où nous en étions avec nos arbres généalogiques. Martin se vantait d’avoir presque fini. Fiona et Julie bavardaient. Foued levait la main. Aminata jouait avec ses tresses. Je regardais la pluie par la fenêtre.

En rentrant de l’école, Joal était là, en train de faire des crêpes. Elle me sourit. « Ca a été à l’école mon super héros ? ». J’ai dit oui. « Parfait, tu seras un vrai super héros plus tard, avec un joli salaire avec plein de zéros, crois-moi ». Sur la table basse, une photo trainait. C’était eux. Et nous.

« Ne jette pas l’emballage des Miel Pops ». « Ok» dit Joal.

J’ai pris une grande feuille blanche et mes ciseaux rouges. Je me suis appliqué pour découper les visages qui étaient sur la photo. Joal souriait. Moi aussi. Même eux. Étions- nous heureux ? Je ne me souviens pas du moment que la photo immortalisait. Je les ai mis tout en haut, parce que c’était mes parents. J’ai tiré un grand trait vertical et j’ai collé la photo de Joal, puis la mienne. Je nous ai lié avec un trait horizontal, Joal et moi. Nous sommes frère et sœur.

J’ai posé l’arbre sur la commode face à mon lit. Ils me regardaient.

Aminata a défait ses tresses. Foued a amélioré son masque. Et sa maman est venue nous chercher à l’école en nous apportant des Kinder, des vrais de vrai, et une brique de jus.

Ma joue me brulait. Je la sentais rougir. J’avais mal. Mais je ne voulais pas pleurer. Joal était stupide. Stupide. Elle n’avait qu’à pas laisser trainer ses affaires. Ce n’était pas de ma faute si mon tube de colle s’était renversé sur son sac Louis Vuitton. J’ai couru dans la chambre. Elle m’a rattrapé. M’a giflé. J’avais mal. Et eux, ils me regardaient.

Je posai sur le tapis l’emballage des céréales Miel Pops, mes ciseaux rouges, un morceau de ficelle, un nouveau tube de colle, des feutres, et des magazines publicitaires. Je découpai minutieusement le carton. Il était épais. J’y collai quelques images prises dans les magazines. Je fis deux petits trous pour les yeux. Deux autres pour y glisser la ficelle. Aminata sera des nôtres maintenant.

Joal m’a mis au lit. Elle sentait bon. Elle avait pris une douche, avait les cheveux fraichement lavés, et s’était parfumée. Elle avait enfilé une jolie robe, noire et rouge. Elle pausa ses lèvres rosées sur ma joue. « Je ne rentrerai pas tard. Belle nuit mon super héros ». Elle posa mon masque sur la commode, près de mon devoir. Un bruit de moto se fit entendre dans la rue. Elle sortit. Et eux me regardaient.

Le lendemain, Joal était allongée dans la salle de bain. Des traces noires sous les yeux. Elle avait dû rentrer tard. Je n’ai pas pris de douche ce matin-là.

Foued fit la moue. « Ben quoi, elle a un masque maintenant ! ». « Bon » dit-il.

Je suis allé chez Foued après l’école. Aminata a eu l’autorisation de venir aussi. On a mangé un goûter. La maman de Foued nous a donné une mission inter spatiale : nous devions remettre des galettes miellées à la voisine du dernier étage. Nous ne pouvions pas échoué à cette mission. « Je veux les meilleurs héros pour remplir cette tache ». Les meilleurs, c’était nous. On a réussi. La grande sœur d’Aminata est venue la chercher. Foued et moi avons continué à jouer. Puis Foued m’a montré comment améliorer mon masque (qui s’était un peu abîmé le jour où j’avais pleuré dans les bras de sa maman). Joal n’est pas venue. J’ai dormi chez Foued.

J’ai passé deux journées entières chez Foued. J’aimais dormir chez lui, parce que je pouvais prendre une douche tous les matins et que le soir, sa maman faisait de bons dîners. La maman de Foued aimait m’avoir à la maison. Elle souriait tout le temps. Un moment, je l’ai entendue parler avec le papa de Foued. Je n’ai pas bien compris ce qu’ils disaient, mais j’ai entendu le prénom de ma sœur.

La nuit du troisième jour, tard, Joal a sonné à la porte. Le papa de Foued lui a ouvert. Joal s’est mise à crier. Le papa de Foued ne voulait pas me laisser aller avec elle, tant qu’elle était dans cet état. Elle a hurlé plus fort. Elle a hurlé mon prénom et plein de gros mots. J’ai couru à la porte. Je lui ai dit de se taire. Je lui ai dit ce que j’avais dit à la caissière et qui l’avait fait rire. Ça ne l’a pas fait rire. Elle m’a pris par le bras, et m’a entraîné de force à la maison. Au papa de Foued, elle n’a pas dit merci mais « si vous m’approchez, j’appelle la police ». Joal sentait mauvais. Un mélange d’alcool et de cigarettes.

À la maison, Joal m’a giflé. Encore. Et plus fort que la première fois. Elle a commencé à me secouer, mais je ne me suis pas laissé faire. Je l’ai mordu. Fort. Elle a crié. Elle a juré. J’ai crié. J’ai juré. J’ai dit « C’est à cause de toi qu’ils sont partis, t’es trop bête ». Elle est restée abasourdie. Elle s’est dirigée vers la salle de bain et s’est enfermée. Elle pleurait. Mais je m’en fichais. C’est elle qui l’avait cherché.

Je suis allé dans la chambre. Je me suis allongé dans mon lit. Et eux, ils me regardaient. Avec leur sourire. Ils étaient heureux alors que Joal pleurait et que ma joue me faisait mal. Je ne supportais plus de les voir. J’ai pris mes ciseaux rouges, j’ai découpé deux visages dans un des magazines de Joal. Je les ai collés par dessus leurs visages à eux. Ça m’a calmé. Un peu. Je n’entendais plus Joal, elle avait du s’endormir.

C’est comme ça que, le temps d’une nuit, je fus le fils de Clint Eastwood et de Marilyn Monroe, sans le savoir.

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