La chanson d’Ayman

Il y avait, sur le visage tuméfié de cet enfant de dix ans, quelque beauté pourpre. Le sang coagulait à la racine de ses cheveux, offrant ainsi à sa chevelure de fascinants reflets roux lorsqu’il croisait un rayon de soleil. Un nombre trop important de vaisseaux sanguins avait éclaté dans ses yeux, rendant impossible de distinguer leur couleur originale – un vert pâle, presque transparent. La distension de la peau autour des yeux offrait l’avantage de ne pas laisser ses yeux tomber, cela aurait été dommage qu’ils se brisassent sur le sol, les débris des yeux sont pénibles à ramasser. Son nez n’était plus douloureux depuis un moment, il était juste bleu, et le bleu est une très jolie couleur, qui sied bien aux peaux légèrement brunes. Ses lèvres enfin, jadis si fines, si dessinées, d’un rose trop innocent, avaient triplé de volume. Il parlait avec peine maintenant, et les chansons qu’il entonnait avec une force naïve restaient coincées dans sa gorge. Le rythme des chants épousait celui de son coeur, étroitement, intimement. Mais ses lèvres voluptueusement violacées  ne pouvaient plus les chanter. Et c’est tout ce qui importait au soldat qui faisait face à Ayman depuis tant d’heures et qui s’appliquait, comme un peintre impressionniste, par petites touches, toujours précises et cuisantes, à meurtrir son visage. Le bulletin d’arrêt, qui avait glissé des mains du vaillant soldat, stipulait  : « entonne des chants non autorisés, risquant de mettre en péril la stabilité de l’Etat ». La tâche du soldat prit fin une dizaine d’heures plus tard, quand la petit grande âme d’Ayman eut rejoint celle de Gavroche. Un véritable chef d’oeuvre.

 

 

 

« Le dernier rapport de l’ONG Save the Children, sur les enfants vivant en zones de guerre, fait état de plus de dizaines de milliers de mineurs tués ou blessés à la guerre en 2016 ».
Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire cet article du Monde.fr

One Reply to “La chanson d’Ayman”

  1. Texte court mais tellement intense ! 🙂 sujet très touchant à traiter.. merci

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