La parfaite teinte de roux

Pauline Le Bontemps avait appelé, un soir glacial de novembre, pour répondre à l’annonce. Sa voix était à peine audible, masquée par des rires et des bruits de verres qui s’entrechoquent. Elle l’appelait depuis un bar de la rue des Capucines. Ils avaient convenu de se voir le lendemain, un mardi, à seize heures.

 

Scott Macfallen l’avait attendue sous le porche d’un vieil immeuble. Il pleuvait, abondamment. Elle avait fini par arriver, enveloppée dans un long manteau bleu. Quand la pluie eut cessé, ils avaient remonté l’avenue Malakoff, puis tourné du côté de la rue Berlioz. Scott Macfallen habitait au 19 à cette époque.

Une moquette épaisse et d’un gris doux recouvrait le parquet du salon. Il y avait deux fauteuils. Rouge bordeaux et jaune moutarde. Au milieu de la pièce, un chevalet en bois régnait. Scott Macfallen lui avait demandé ce qu’elle désirait boire. « Un café, sans sucre et avec une goutte de lait ».

 

Pauline Le Bontemps avait pris place dans un fauteuil. Le rouge bordeaux. Elle avait feuilleté un catalogue d’art qui traînait au sol en attendant son café. Sa chevelure rousse était rassemblée en une tresse lâche. Elle avait la teinte de roux parfaite. Dès lors, Pauline Le Bontemps s’était rendue chez Scott Macfallen tous les mardis et vendredis soirs pour lui servir de modèle.

 

Peu à peu, le roux, qu’il avait cherché depuis des mois, ne l’intéressait plus. Scott avait été troublé par le regard de Pauline, qu’il ne parvenait pas à saisir. Les toiles représentant Pauline s’étaient amassées dans le salon de Scott Macfallen. Aucune ne le satisfaisait. A cause de ce regard perdu et insaisissable.

 

Quand Scott se lassait, il reposait son pinceau et s’allongeait sur la moquette en se tenant la tête entre les mains. Parfois, ils parlaient. Etait-elle parisienne ? Faisait-elle des études ? Elle n’était que de passage, répondait-elle. Elle avait arrêté ses études après une année de lettres. Elle avait quelques emplois, ici et là. Serveuse dans un café, chanteuse dans un bar, ouvreuse dans un petit théâtre, rue du Rossignol. Elle ne voulait pas avoir d’attache. Plus tard, elle voyagerait.

 

Ces discussions s’arrêtaient, comme elles avaient commencé, brusquement. Pauline Le Bontemps se levait alors, attrapait l’enveloppe brune, et s’en allait.

 

Cela devait faire dix ans, peut-être douze, que Scott Macfallen ne l’avait pas vue. Un soir, elle était venue, les yeux rougis par les larmes. Elle avait sûrement pleuré pendant des heures. Scott n’avait posé aucune question. Au bout d’une heure, elle s’était levée, comme embêtée. Elle avait bredouillé des excuses et s’en était allée. Sans l’enveloppe brune.

Nighthawks par Edward Hopper, 1942

Le café de Scott Macfallen était froid maintenant. Il feuilletait, sans attention particulière, le Times, écorné. Celui d’avant-hier. De temps à autre, il jetait un regard vers un couple assis face à lui. La femme était rousse. La teinte de roux parfait. Elle arborait une élégance naturelle. Raffinement exquis. Elle avait même ce petit quelque chose qui rappelait à Scott Macfallen les hôtesses de l’air de la Pan Am. Peut-être l’avait-elle été.

 

L’homme chuchotait quelques mots à l’oreille de la femme rousse entre deux bouffées de cigare. Elle, demeurait impassible, le regard perdu vers la radio où la voix sulfureuse de James Brown chantait son monde d’homme. Elle porta une cerise à ses lèvres, avec une douce nonchalance.

 

James Brown entamait son second couplet. La pénombre du bar ne permettait pas à Scott Macfallen de distinguer les traits de l’homme au cigare. Impossible de suggérer un âge. Les mouvements étaient rares. Mesurés. Et le cigare, sûrement cubain.

 

Après un moment, l’homme au cigare posa un billet vert sur le comptoir et s’en alla vers la sombre Madison Street.

 

Pauline Le Bontemps restait là. Scott distingua des perles nacrées à son cou. Le garçon de café lui proposa à nouveau une coupe de cerises. Elle sortit un moment de sa rêverie et accepta. Elle croisa alors le regard de Scott Macfallen. Sans éprouver aucune gêne, elle le fixa, longuement. Comme si elle tentait de le reconnaître. Ses lèvres rouges esquissèrent un pâle sourire. Scott attendit un instant avant de la rejoindre. Il ne voulait pas la brusquer.

 

(Nouvelle écrite à partir du célèbre tableau d’Edward Hopper, Nighthawks.) 

2 Replies to “La parfaite teinte de roux”

  1. Sarah,
    Il est toujours très agréable de te lire !
    Cette nouvelle est douce et inquiétante, à l’image du tableau qui te sert de terreau. Je trouve qu’il y a une vraie correspondance. La richesse de ce texte tient dans son énigme, alors qu’il ne veut rien cacher.

  2. J’ai adoré! C’est fin, léger et fluide. Bravo à toi Sarah.

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