Nouvelle – Elle s’appelle Alice (partie 1)

Elle avait une somptueuse manière de se glisser hors du lit. Dans une douceur silencieuse, elle posait un pied après l’autre sur le sol bétonné de la chambre. Je voulais du parquet. Alice préférait le froid du béton. « Mon cœur bat toujours trop fort quand je me réveille. J’ai chaud. Il me faut de la fraîcheur pour refroidir mes veines ! Tu comprends ? ».

Je n’avais pas vraiment compris, mais je l’ai laissé faire couler le béton.

Elle se réveillait souvent la nuit, entre deux heures trente-neuf et quatre heures trois du matin, pour manger, marcher, rêver éveillée ou jouer du piano. Il lui arrivait de peindre aussi. Puis, une heure avant que mon réveil ne sonne, elle se recouchait près de moi. Parfois, elle sentait encore la peinture.

*

La plupart des couples racontent leur première rencontre en mentionnant des détails aussi nombreux que futiles et mensongers. Ils se souviennent du premier regard, du premier sourire, du premier mot, et parfois même des vêtements et des bijoux qu’ils portaient. Et nous, face à ces rencontres artificielles, on se doit de feindre l’étonnement, le rire, puis le soupir de soulagement ponctué d’un « quelle belle histoire ! » teinté d’envie. Toujours dans cet ordre-là.

« Et vous alors ? Comment ça s’est passé ?

– Je ne me souviens plus. Je crois qu’elle m’est juste …apparue. »

On attend la suite. On multiplie les sourires d’encouragement. Qui deviennent des grimaces. On comprend qu’il n’y a pas de suite. On est gêné. Puis embêté. On se disperse ou on change de sujet.

*

« J’ai trois rendez-vous demain, avec de potentiels clients. L’un d’entre eux semble très intéressé par ton travail. Il a surtout aimé Âmes. Il voudrait un tableau dans le même genre je crois. C’est un vieux monsieur. Il a un léger accent en français. Il doit être Bulgare, ou Russe, peut-être même Chinois. Je ne m’y connais pas en accent ! Je sais juste qu’il en a un. Bref, tu sais ce que ça veut dire ? Qu’on commence à être connu à travers le monde ! C’est génial, non ? »

Alice regardait ses poignets. Ses longs cheveux retombaient sur son visage. Elle semblait concentrée.

« Tu as raison, on ne va pas s’exciter sur trois fois rien ! Je vais lui montrer ton portfolio pour qu’il ait une idée plus précise de ton boulot ! En parlant de ça, il serait peut-être temps de…tu sais… commencer une nouvelle toile…

– Je crois que mon sang est bleu. »

*

« Je veux changer de prénom. »

 

Il était deux heures quarante-quatre. Du matin.

« Pourquoi faire ?

– Ce n’est pas moi qui ai choisi Alice.

– Et alors ? Il te va bien ce prénom !

– En journée, peut-être, et encore. Mais quand il fait noir, je trouve qu’il perd de l’éclat. Alice… c’est terne la nuit. Alice…Non, je n’aime pas. Je veux un prénom qui brille la nuit !»

Elle a répété « Alice » à voix haute pendant encore trois quarts d’heure. Puis elle l’a murmuré. Elle n’a pas essayé de refroidir ses veines cette nuit-là.

 

(à suivre) 

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