Nouvelle – Elle s’appelle Alice (partie 2)

C’était en janvier 1994. C’était un hiver très froid. Je travaillais alors dans une épicerie, je remplissais les rayons du magasin, très tôt le matin. Je terminais à midi. Je courais à l’appartement, prenais une douche, mettais une chemise propre et un pantalon qui me faisait paraître plus vieux. Il fallait démarcher les acheteurs potentiels ou quelques galeries d’art pour exposer le travail d’Alice.

Les jours passaient. Puis les semaines. Et enfin les mois. Alice ne créait plus rien. Les potentiels clients se lassaient, ne répondaient plus au téléphone. Sauf le Bulgare. Enfin, il était en voyage, et je lui avais promis qu’à son retour, la plus belle des toiles l’attendrait. Il en voulait une de deux mètres sur deux. Il voulait une œuvre colorée, dynamique, lumineuse. Je l’ai dit à Alice. « Il faut d’abord que je trouve mon prénom, tu te souviens ? ».

*

Alice jouait du piano. À trois heures cinq ce matin-là. Elle jouait faux.

*

« Tu avances sur le tableau ? »

Je connaissais la réponse. Cette réponse qui m’insupportait et qu’elle ne se donnait même plus la peine de me donner. Le client revenait dans trois semaines. Alice cherchait encore son prénom. Elle ne sortait plus de la maison depuis presque deux mois. N’ouvrait plus les volets. Avançait de pièce en pièce avec une bougie à la main. Puis un soir, elle a soufflé sur sa bougie. « Elle m’empêche de voir si mon nouveau prénom est assez éclatant ».

*

Deux semaines avant l’arrivée du client. Une avant la fin de mon contrat à l’épicerie. Mais je ne le savais pas encore.

Alice avait retiré tous les tapis de l’appartement. Son sang devenait trop chaud, et s’il ne refroidissait pas, elle ne pouvait pas trouver son prénom.

L’appartement sentait la rose. Mélangée à de l’encens. Un parfum épicé. De plus en plus lourd. De plus en plus étouffant. Et toujours la même obscurité. Avec parfois quelques notes de piano.

La peau d’Alice devenait poisseuse. On ne se touchait plus. On ne se parlait plus. Je ne respirais presque plus.

*

La douleur était cinglante, profonde, tranchante. Je venais de marcher sur un morceau de verre. Je sentais mon sang s’étaler sur le béton froid. Alice. Cette chienne !

J’ai hurlé. De douleur d’abord. Puis son prénom ! J’ai hurlé de plus en plus fort ! J’ai hurlé que les prénoms qui brillent dans le noir, ça n’existaient pas. Qu’elle n’était qu’une folle. Une demeurée. Et d’autres insultes encore. J’ai beuglé quelque chose à propos de mon sang. Puis de son sang. Puis de sa mort. J’ai crié. J’ai cogné sur les murs. Je voulais la cogner. Mais je n’arrivais pas à la voir dans le noir. Puis j’ai tout arrêté. D’un coup.

Elle murmurait… « Alice…Alice… Alice… ça ne brille pas je te dis ».

J’ai ouvert les volets, violemment. Elle était allongée par terre. Sur le béton froid du salon. Elle avait du liquide bleu autour d’elle. Son sang. Ou de la peinture diluée à l’eau. Va savoir. Elle semblait souffrir. Agoniser. Mais elle ne la fermait pas. Je me suis penché sur elle. J’ai vu ses veines tranchées. J’ai vu son sang bleu couler. Ses yeux pleurer. Mais Alice ne mourait pas.

4 Replies to “Nouvelle – Elle s’appelle Alice (partie 2)”

  1. J’ en ai des frissons….
    Hâte de lire la suite car cette histoire de sang bleu je ne la saisie pas encore et cela m’ intrigue. bizarrement en écrivant ma phrase, je me suis demandé  » pourquoi ai-je hâte de lire la suite afin d’en savoir plus sur ce sang plutôt que sur le prénom? »
    bref, si je cogite c’est que c’est saisissant…
    Vivement mercredi prochain

    1. Et si je te disais que la nouvelle se termine ainsi… 😉

  2. Cette histoire devient sombre, jusqu’où va-t-elle aller ?
    Je me demande s’il s’agit d’une nouvelle fantastique, policière, romantique… peut-être un sacré mélange en fait !
    J’ai vraiment hâte de lire la suite, j’espère que ça ne se termine pas là !

    1. Je crois bien qu’elle s’arrête là. Mais libre à toi d’imaginer la suite 😉

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